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Passion et Mans

Duckhams LM #LM-1

Duckhams #LM-1 Jacques Nicolet le Mans Classic 2018.
Jacques Nicolet remporte sa manche au volant la Duckhams #LM-1 lors du Mans Classic 2018.

  Il est parfois de belles histoires en Sport Automobile, celle de la Duckhams #LM-1 en fait partie.
En effet, la création de cette auto évoque les débuts d'un des gentlemen drivers anglais les plus attachant qui va devenir une des figures emblématiques des 24 Heures du Mans durant les années 1970 et le début des années 80, mais aussi ceux d'un jeune ingénieur sud-africain de génie qui livrait là un de ses premiers travaux.

Une trajectoire de vie dessinée par des déceptions amoureuses.

Pour comprendre dans quel contexte a été construite la Duckhams, il faut revenir sur l'histoire de son commanditaire, Alain de Cadenet.
Alain de Cadenet est le fils d'un aviateur français passé à Londres durant la 2ème Guerre Mondiale. Il est né le 27 novembre 1945.
Au milieu des années 60, il vit à Londres et vient d'être embauché en tant que banquier d'affaire.
Il est alors éperdument amoureux de sa jolie petite amie. 
Malheureusement pour lui, la belle va filer, surement à l'anglaise, avec un photographe.
Marqué par la séparation, le jeune homme décide alors de changer de vie et de devenir...photographe.
Le hasard faisant souvent bien les choses, il installe son studio au dernier étage d'un immeuble, juste au dessus du siège d'une radio pirate, radio Caroline, qui émet depuis un ancien bateau phare dans l'estuaire de la Tamise. 
Petit à petit, Alain de Cadenet va côtoyer une bonne partie de la scène rock londonienne, devenir photographe de scène, et élaborer quelques pochettes d'album.
Il va, par la même occasion, se lier d'amitié avec quelques représentants du "Swinging London", dont certains sont pour le moins fortunés.
L'un d'entre eux l'invite début 1967 à assister à une course club à Brands Hatch.
Alain de Cadenet s'y rend avec sa petite amie du moment et découvre le monde de la course automobile.
A cette occasion, sa compagne prend également le large, mais cette fois avec un pilote.
Et que croyez vous qu'Alain de Cadenet décide à ce moment là?...évidement, de devenir lui aussi pilote automobile.
Il va débuter dès cet été là au volant d'une AC Ace lors de courses de clubs.
Très vite, il s’achète une Porsche 904, voiture devenue accessible, et signe quelques beaux résultats à son volant.
Petit à petit, le britannique va se prendre au jeu.
Il va délaisser la photo et s'aligner de plus en plus régulièrement au volant de Chevron ou de Ford GT40.
Les résultats ne sont pas réguliers, mais de Cadenet apprend son métier et en profite pour lier de solides amitiés dans le milieu de la course automobile anglaise.
En 1968, il rachète une Dino 206S et fait quelques belles prestations. 
Malheureusement, la petite italienne est bien fatiguée et son moteur manque cruellement de fiabilité.
Début 1969, il rachète une seconde Dino, la 206 S #004, et cette fois, la petite bombe latine fonctionne comme une horloge.
En dehors des courses britanniques, De Cadenet l'inscrit également dans les grandes classiques européennes et remporte quelques victoires en 2 litres.

 

Duckhams #LM-1 le Mans Classic 2016.
La Duckhams #LM-1 dans le paddock du Mans Classic 2016.

L'Ecurie Evergreen.

En 1970, il achète une Porsche 908/2 et crée l'Ecurie Evergreen, non seulement pour exploiter et entretenir son nouveau prototype, mais également pour s'occuper des monoplaces d'un autre pilote anglais qui est devenu son ami, Chris Craft.
Craft pilote alors en F3 et les deux hommes roulent occasionnellement ensemble en Sport-Prototypes.
Après la 908/2 vient une Lola T210 à partir de juillet 1970, mais sans résultats probants.
Fin janvier 1971, Alain de Cadenet intègre le NART et termine 5ème aux 24 Heures de Daytona en compagnie de Nestor Garcia-Veiga et Luigi Chinetti Jr. sur la 312P reconvertie en spider.
De Cadenet détruit sa Lola à la Targa Florio et se blesse à l’œil.
En juin, Craft et lui participent aux 24 Heures du Mans pour la première fois, De Cadenet sur la 512M de l'Ecurie Francorchamps et Craft sur celle de David Piper.
Seul le second voit l'arrivée et termine 4ème avec David Weir.
Fin Juillet, De Cadenet retrouve la 512M Belge pour les 6 Heures du Watkins Glen et termine 4ème avec Lothar Motschenbacher.
Le lendemain, il termine 18ème de la course CanAm.
A la même période, il réussi à racheter pour Cris Craft une Brabham BT33 de la saison précédente, la #BT33
/2 avec laquelle Jack Brabham a remporté le GP d'Afrique du Sud 1970 et a couru une bonne partie de la saison.
Elle débute sous les couleurs Evergreen lors de l'International Gold Cup en août à Oulton Park.
Lors de cette course hors championnat, Chris Craft se classe 5ème.
Le défi est difficile financièrement, mais la Brabham est ensuite alignée au Grand Prix du Canada à Mosport le 19 septembre.
Malheureusement, Craft casse le Cosworth aux essais et ne peut prendre le départ.
Trois semaine plus tard, elle est à Watkins Glen pour le Grand Prix des Etats Unis.
Cette fois Chris Craft part 27ème mais sera vite arrêté par des problèmes de suspensions.
Après ces trois courses, De Cadenet décide d’arrêter là l'expérience F1, conscient que la Brabham est dépassée et que son écurie n'a pas les moyens de l'entretenir.
Il passe la fin de l'année 1971 et le début de 1972 à tenter de la revendre, sans succès.
Parallèlement, il prospecte auprès des constructeurs pour acheter une auto aux nouvelles normes Sports Prototypes 3 litres.
Il dira plus tard être aller jusqu'à Maranello pour tenter d'acheter une 312PB, et se voir évidement opposer un refus, Ferrari refusant de vendre ses nouveaux prototypes à des privés.

 

Duckhams #LM-1 Jacques Nicolet le Mans Classic 2016.
Jacques Nicolet et la Duckhams #LM-1 lors de la premier manche de nuit du Mans Classic 2016.

Et la Brabham BT 33 devint Duckhams LM.

Nous somme donc début 1972, Alain de Cadenet a une Brabham F1 sur les bras, et pas de voiture pour courir.
Il commence alors à penser différent.
Après tout, les nouveaux Sports Prototypes 3 litres, dans l'esprit, ne sont pas si éloigné que ça des F1.
Ensuite, il a vu de ses propre yeux les performance de la Ligier JS3 au Mans en 1971.
Il décide donc de contacter l'Ecurie Brabham, qui vient juste d'être rachetée par Bernie Ecclestone à la fin de l'année précédente pour savoir s'il pouvait concevoir un prototype en partant de la BT33.
Un jeune ingénieur sud-africain, débutant mais déjà brillant, se penche sur le projet et se montre vite emballé, il s'agit de Gordon Murray.
Mais avant de se mettre à la planche à dessin, il faut que De Cadenet arrive a convaincre Bernie Ecclestone, ce qui est loin d'être évident au départ.
Finalement, un accord va être finalisé, tard, dans un pub.
Murray travaillera le jours sur les monoplaces Brabham, et sur son temps libre ou la nuit s'il le désire sur la Duckhams.
Murray va dessiner une très belle monocoque en aluminium riveté, inspirée de la Ferrari 312 PB, et y adapter les suspensions et la mécanique de la BT33.
Il en conçoit également la carosserie en fibre de verre, en forme de coin, soulignée d'un déflecteur courant tout le long de chaque pan, qui n'est pas si éloignée de sa cousine italienne ou de la Lola T280 avec ses portes à faux très réduits.
Pour être plus sûr du moteur, De Cadenet rachète un V8 Cosworth DFV reconditionné à l'équipe McLaren, il semble que ce moteur ait été victorieux au Grand Prix de Belgique 1968.
En tout et pour tout, la conception de la Duckhams aura été bouclée en huit semaines.
Durant ces deux mois, Alain De Cadenet n'a pas chômé et à réussi a décrocher deux beaux contrats de sponsoring, une fabriquant de lubrifiant anglais, Duckhams, qui, comme pour les Howmet en 1968 va donner son nom à la voiture, et les cigarettes Camel.

 

Duckhams #LM-1 Rétromobile en 2018.
La Duckhams #LM-1 à Rétromobile en 2018.

Les débuts au Mans 1972.

La voiture est à peine achevée lorsqu'elle arrive au pesage, ayant juste participé à une courte séance de déverminage.
Avec 687 Kg seulement, c'est l'une des autos les plus légères du plateau, ce qui inquiète d'un coup Gordon Murray, qui avait pourtant vue tout les calculs de résistances à la hausse et sur-dimensionné les pièces en conséquence, dans un soucis de fiabilité.
Mais dès que l'auto rentre en piste, tout le monde va être rassuré, la Duckhams est une auto saine et performante.
Aux essais, même si les Matra trustent le devant de la scène, la Duckhams est loin d'être ridicule.
Après qu'Alain de Cadenet ait beaucoup roulé avec elle pour peaufiner les réglages, Chris Craft va signer un encourageant 11ème temps en 4'03"09, loin des Matra, des Alfa, et des Lola officielles, mais au milieu d'un peloton de Porsche 908 et 908/2.

C'est Chris Craft qui prend le départ et passe les premiers tours calé derrière la 908 de Joest, Weber et Casoni. 
Avec l'abandon précoce de Beltoise, la Duckhams gagne une place et boucle la première heure au 10ème rang.
Durant le premier ravitaillement, De Cadenet se fait dépasser par la Porsche 908/2 de Krause et Wegel et reste à la même place en fin de seconde heure.
Elle progresse de deux places pendant les deux heures suivantes, mais lorsque de Cadenet rentre peu avant 20h, l'accélérateur est grippé et les mécaniciens vont mettre plus de douze minutes à le débloquer.
La Duckhams est retombée 15ème à 21 Heures, à 5 tours de la Matra de Jabouille et Hoobs qui a perdu beaucoup de temps après sa panne d'essence.
Une heure plus tard, Elle est remontée au 10ème rang et ne semble plus connaitre de difficultés.
Pourtant, elle va perdre de nouveau du terrain peu avant une heure du matin, les disques doivent être changés et la petite barquette jaune et bleu retombe au 14ème rang.
La fin de nuit va être belle pour les deux pilotes anglais.

 

Duckhams #LM-1 Rétromobile en 2018.
La Duckhams #LM-1 à Rétromobile en 2018.

A mi course, la Duckhams est de nouveau 10ème, au levé du jour, elle est neuvième.
Les Alfa vont connaitre des difficultés dans la mâtiné et avec l'abandon de la 908/2 n°6, elle accède au 5ème rang à la 19ème heure, place qu'elle conserve trois heures durant avant de se faire dépasser par l'Alfa de De Adamich et Vacarella en pleine remonté.
Malheureusement, à deux heures de l'arrivée, Chris Craft se fait surprendre par une averse à Arnage et y laisse son capot avant.
Il va réussir à rejoindre les stands mais la réparation va durer 69 minutes, empêchant définitivement la Duckhams de finir dans le Top10.
Repartie, elle va franchir la ligne a une bonne 12ème place finale lors de cette course difficile.
Pour sa première sortie, elle a montré un beau potentiel.

En fin de saison, De Cadenet inscrit la Duckhams aux 6 Heures de Watkins Glen, il la co-pilotera avec Martin Birrane. Le Cosworth ne tient pas la distance et la voiture ne voit pas l'arrivée.
Le lendemain, le britannique est pourtant au départ de la traditionnelle course Can-Am.
Cette fois encore, le moteur sera à l'origine de l'abandon.

 

Duckhams #LM-1 Retromobile 2018.
Rétromobile 2018, vue arrière.

Le Mans 1973 et 1974.

Modifiée, avec des capots avant et arrière rallongés pour améliorer la vitesse de pointe, la Duckhams revient dans la Sarthe l'année suivante, une nouvelle fois aux mains d'Alain De Cadenet et Chris Craft.
Qualifiée 15ème alors que les Ferrari officielles sont là, elle va connaître des difficultés dès la première heure de course qui vont la reléguer en queue de peloton.
Elle va abandonner juste après la mi-course, en panne d'embrayage, après une course anonyme.
En 1974, une fois encore modifiée au niveau de la carrosserie, mais sans queue longue cette fois, elle est pilotée par Chris Craft et John Nicholson.
Alain de Cadenet se contentera de qualifier la voiture et fera office de pilote de réserve. Il a eu un accident de moto et s'est cassé le bras quelques semaines plus tôt. Les tours effectués aux essais finiront de le convaincre de ne pas prendre le départ.
Il va donc sagement laisser le volant à John Nicholson pour la course. 
L'anglais et aussi un préparateur bien connu outre-manche et s'est lui qui s'est chargé de réviser le Cosworth qui a déjà couru deux fois les 24 Heures.
Cette fois encore la Duckhams va connaitre des problèmes et finira par abandonner, à la 15ème heure, suite à un accident causé par une rupture de suspensions.
Il semble que cet abandon soit en grande partie causé par le changement de manufacturier pneumatique, les suspensions Brabham ne suportant pas les vibration générées par les Dunlop, montés en lieu et place des habituels Firestone. 

Deux tirants de suspensions vont céder, dont un dans la pit-lane, avant que la sortie de piste qui mettre fin à la la troisième participation de la Duckhams #LM-1.

Saloon Car.

Début 1975, le châssis #LM-1 est vendu à Colin Hawker.
L'anglais a dans l'idée de participer avec lui à la spectaculaire série britannique Super Saloon, et, pour ce faire, il y adapte une carosserie de Volkswagen 1600 Type 3.
Le moteur reste un V8 Ford Cosworth DFV, mais cette fois-ci, c'est un ex-Tyrell, avec lequel Jackie Stewart a apparemment gagné plusieurs Grand Prix.
Non sans humour, Hawker associe le nom du moteur et celui de la carosserie et rebaptise l'auto qui devient la DFVW.
Bénéficiant du soutient financier du Groupe Toleman, Hawker impose la DFVW dès sa première sortie à Brands Hatch.
Trois saisons d'affilée Colin Hawker va accumuler les succès avec la DFVW avant de la revendre à Walter Robertson pour la saison 1978.
A près un gros crash, la voiture va être reconstruite et Robertson s'imposera encore avec elle à sept reprises lors de la saison 1980.


La Duckhams #LM-1 aujourd'hui.

Après avoir changé de mains à plusieurs reprises au cours des années 1980/90, la DFVW est rachetée par  Ryan Hodges en 2002 qui la restaure dans sa configuration des 24 Heures du Mans 1972 et la conserve quelques temps.
Après un passage par la collection Ascott, elle est devenue la propriété de Jacques Nicolet, qui a régalé le public à son volant dès qu'il en a eu l'occasion.

En juin 2019, la Duckhams était en vente, présentée dans le showroom de Larbre au Vigeant.
Aux vues des démonstrations faites par Jacques Nicolet ces dernières années, elle devrait vite trouver acquéreur et être de nouveau visible lors d’événement historiques.
En discutant avec les hommes de Ligier présents sur le circuit ce jour là, j'ai appris que Jacques Nicolet avait reconstruire (restaurer?) les deux autres carrosseries de la Duckhams.
Il n'est donc pas impossible de la revoir dans différentes configurations dans les années à venir.

 

Duckhams #LM-1 le Mans Classic 2018.
La Duckhams #LM-1 dans le paddock du Mans Classic 2018, Jacques Nicolet est à gauche de l'auto.

 

 

Palmarès succinct de la Duckhams #LM-1
12ème des 24 Heures du Mans 1972 avec  Chris Craft et  Alain De Cadenet 
- Abandon aux 6 Heures de Watkins Glen 1972 (moteur) avec Alain De Cadenet et Martin Birrane.
- Abandon au Watkins Glen CanAm 1972 (moteur) avec Alain De Cadenet.
- Abandon aux 24 Heures du Mans 1973 (embrayage) avec Alain De Cadenet et Chris Craft.
- 10ème aux essais du Mans 1974 avec Alain De Cadenet.
- 6ème à l'Interserie Silverstone 1974 avec Alain De Cadenet.
- Abandon aux 24 Heures du Mans 1974 (accident) avec Chris Craft et John Nicholson.

 

Pour finir, un grand grand merci à Mustang, fidèle et irremplaçable modérateur et  animateur du Forum Autodiva. Passionné par l'histoire d'Alain de Cadenet, il m'a fourni de précieuses informations concernant le contexte des 24 Heures du Mans 1974 et les saisons Super Saloon de la Duckhams qui m'ont permis de peaufiner et de finaliser cet article.

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